Crowdfunding et musique classique [Épisode 6]

0

Episode 6 : l’intérêt du crowdfunding comme outil de diversification du public de la musique classique.

Quel gestionnaire de salle, producteur ne se pose pas à un moment donné la question du renouvellement de son public ?

Musique classique et crowdfunding by francois sechet

La présupposition selon laquelle le public de la musique classique, d’âge moyen 45 ans, n’utilise pas Internet et n’est pas sensible à une communication web semble mise à mal par les récentes études d’Olivier Donnat [1]. En regardant de plus près le profil de ces assidus de l’Internet, on constate un rééquilibrage entre les différentes catégories de population. En effet, la part des « seniors » (50 ans et plus) s’est nettement accrue : ils constituent près d’un assidu sur trois contre un sur quatre en 2007. Une progression probablement en lien avec le développement de l’équipement ADSL des foyers grâce aux offres triple play (téléphone, connexion Internet Wifi, télévision). De leur côté, les catégories correspondant au cœur de cible des concerts de musique savante (35 ans et plus, professions supérieures) sont toujours les plus ferventes utilisatrices d’Internet : les 35-49 ans représentent plus d’un quart des assidus et les catégories socio-professionnelles supérieures un tiers [2]. En outre, les récentes études [3] d’Olivier Donnat sur les pratiques d’Internet chez les français révèlent que ces outils sont majoritairement utilisés par des jeunes.

Plusieurs raisons conduisent à penser que les personnes ayant une appétence pour la culture et notamment pour les concerts de musique savante utilisent Internet et seraient susceptibles d’être touchés par une campagne de crowdfunding. En effet, le cœur de cible de ces concerts est en général constitué par des personnes grandes consommatrices de culture au sens large, ayant un nombre de sorties culturelles très grand et diversifié. C’est d’ailleurs sur ces personnes, réguliers et grands amateurs de musique, que s’appuient en grande partie les campagnes de crowdfunding.

Or, les internautes qui sont aussi publics de la culture sont dans des profils cumulatifs : leur engagement dans la culture va aussi de pair avec un fort investissement dans la vie professionnelle (ou associative, pour les personnes âgées), une sociabilité extra-familiale importante et un mode de loisir actif organisé autour d’activités extérieures au domicile. Ils sont à la pointe pour ce qui est des usages culturels en ligne car ces outils leurs permettent de voir toutes les offres de spectacles et saisons en ligne avec un aperçu des productions (vidéos, extraits audio), de regrouper leur achats de spectacles, et d’avoir la sensation d’être relié à ce monde de la culture. On note en effet qu’à l’échelle de la population française, la probabilité d’être internaute croît régulièrement avec le niveau général de participation aux pratiques culturelles traditionnelles comme le montre ce graphique [4].

En effet, les publics de la culture, s’ils sont souvent des internautes avertis, étaient déjà adultes quand internet a conquis les foyers, si bien que leurs pratiques numériques se sont glissées dans leurs habitudes culturelles plus sur le mode de la complémentarité que de la substitution. On peut donc prospecter que la jeune génération (« génération X et Y »), née avec ces outils (on parle aussi fréquemment de digital natives) sera encore plus à même d’utiliser Internet, si l’offre de concerts continue de lui plaire par l’originalité de son concept et la qualité de ses interprètes. Etant donné que cette jeune génération construit souvent son univers culturel largement à partir de la culture numérique, le système du crowdfunding, en permettant à la fois de participer à la création et de découvrir des artistes, des projets inédits a tout à fait sa place dans l’évolution des pratiques culturelles. De plus, le « marketing viral », sur lequel se base le modèle du crowdfunding et les réseaux sociaux, s’appuie sur ce modèle très classique et usité en musique savante qu’est celui du « bouche à oreille ».

De fait, nous avons pu voir qu’Internet n’est pas un outil aussi déconnecté du public des concerts de musique savante qu’on pourrait le supposer. Au contraire, parce que ce public est un public avant tout intéressé par la culture, fortement engagé et dynamique dans sa façon de mener sa vie, ce dernier s’est progressivement intéressé à l’utilisation d’Internet – souvent sensibilisé par ses enfants ou petits-enfants – et en a vite tiré les avantages. Du côté des jeunes, la possibilité de proposer des concerts via le système de crowdfunding s’insère dans le goût de cette frange de la population pour le communautarisme et la construction de l’identité, du goût par les usages numériques comme le corrobore Adrien Aumont :

« c’est une erreur de parler de « fracture numérique » et c’est un terme un peu vieillot maintenant, à l’heure où la France fait partie des pays à la pointe en terme d’équipement du territoire et des foyers. [Les profils sont] extrêmement divers. Que ce soit du côté des contributeurs comme des porteurs de projets, on trouve aussi bien des jeunes que des personnes plus âgées. C’est une erreur de croire qu’il n’y a pas de personnes âgées. »[5]

En outre, comme le montre un sondage récent effectué par l’Ifop et MailForGood, en  2012 [6] la place des seniors en tant que contributeurs dans le financement participatif tend à s’accroître nettement :

« Si le don en ligne augmente tellement c’est en grande partie grâce aux retraités qui représentent près de 40 % des e-donateurs. Des plus de 65 ans qui n’hésitent plus à s’approprier ces nouveaux outils de collecte de dons de plus en plus novateurs […]. Le fait que le don en ligne soit tiré par des seniors montre aussi que ces seniors n’ont plus peur de l’outil Internet. Ils n’utilisent pas encore tous Facebook mais le fait qu’ils acceptent de basculer leur paiement sur Internet montre qu’il y a de plus en plus de confiance. Il est donc probable que dans le futur […] les seniors qui auront une part très importante à jouer. »

Ainsi, le crowdfunding semble tout à fait adapté au public de la musique savante et ce type de financement, par son originalité, pourrait contribuer au rajeunissement, renouvellement des publics de concerts de musique savante et la fidélisation du cœur de cible.

[1] Olivier DONNAT, « Pratiques des français à l’ère du numérique, éléments de synthèse 1997-2008 », Ministère de la Culture et de la Communication Département des études de la prospective et des statistiques, édition La Découverte, 2009.
[2] Source : Médiamétrie, « Internet : une activité quotidienne pour près de 9 internautes sur 10 », communiqué de presse du 30 novembre 2012.

[3] Ibidem, voir 1.
[4] Olivier DONNAT, « Pratiques culturelles et usages d’internet », Ministère de la Culture et de la Communication Département des études de la prospective et des statistiques, édition La Découverte, novembre 2007.

[5] Source : Entretien avec Adrien Aumont, cofondateur la plateforme KissKissBankBank réalisé par téléphone le 12 mars 2013
[6] Source : Lucie MONTCHOVI, « Le finance solidaire sur Internet », Initiative France, France Info, chronique du 6 mars 2013, rediffusion le 11 juin 2013. Ecoutée le 6 mars 2013

Crédit photo : © François Sechet

Partager

À propos de l’auteur

“Terminant un Master professionnel de Gestion et d’Administration de la musique à Paris IV – Sorbonne, je réalise un mémoire sur l’intérêt du financement participatif pour la musique classique. Ce mémoire s’inscrit dans une démarche plus globale : je suis convaincue qu’un rapprochement entre culture et économie en vue de créer une dynamique d’échange, poursuivre des intérêts communs, créer des façons alternatives, innovantes de produire et financer des événements profondément inscrits dans les besoins d’un territoire, pour des citoyens, constitue un avenir durable et pertinent pour la culture, pilier d’une société.”

Répondre