Crowdfunding et musique classique [Épisode 1]

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Article 1 : Mais pourquoi ce concept avec un nom imprononçable va t-il jusqu’à contaminer le financement de la musique classique ?

Raisons du développement d’un système.

Article 1 illustration C.FALALA plan rapproché

Le crowdfunding est un mot très à la mode en ce moment en France… et en général, si un mot émerge et devient de plus en plus employé, deux raisons : soit le mot se caractérise un effet de mode, soit il désigne une action ou un système en réponse à un besoin. Et des manques, le crowdfunding semble en combler plus d’un.

Du côté des porteurs de projets – qu’ils soient, en musique dite « classique » artistes individuels, collectifs (ensemble, orchestre) ou organismes producteurs de concerts (salle, bureau de production, festival), le système de l’appel à contribution n’est pas nouveau, les artistes ont toujours fait appel au public, à leurs proches. Internet en dépoussière juste l’approche. En musique classique, le recours au crowdfunding s’explique principalement pour deux raisons : le besoin de ressources financières et une nécessité de toujours trouver de nouveaux publics (pour répondre aux questions essentielles de rentrée en billetterie mais aussi de démocratisation, d’accès à la culture et aux œuvres du plus grand nombre – « le plus grand nombre » étant au sens du crowdfunding « toute personne qui a accès à Internet », et elles sont nombreuses !). Mais pourquoi un tel besoin en financement en matière de production de concert ? En grande partie à cause du déficit structurel propre au spectacle vivant non compensé par la billetterie (la fameuse loi Beaumol et Bowen), l’augmentation du nombre de projets créatifs tandis que les industries culturelles traditionnelles réduisent leurs investissements et délaissent les projets les plus originaux ou les plus risqués…

En prime de ces apports potentiels (objet de notre 5e article), les plateformes semblent permettre une forme de pédagogie, une diffusion plus large et « glamour » du capital-risque et de ce que l’on pourrait voir comme un mécénat démocratique (le montant de la contribution minimale peut démarrer à quelques euros) dans un cadre sécurisé (projets en amont validés par la plateforme, transparence affichée des porteurs de projets sur l’utilisation de l’épargne, respect des objectifs finaux, état d’avancement).

C’est dire les d’attentes qui pèsent sur les premiers pas du jeune crowdfunding français du côté de la production en musique savante !

Les raisons du recours au crowdfunding, multiples, ne répondent pas uniquement aux nécessités des porteurs de projets mais font également écho à une demande du côté du public. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le crowdfunding s’enracine dans un mouvement de fond bien plus large et ancien. Cette tendance, accrue par le climat de bouleversements sociétaux, économiques, gouvernementaux actuels, c’est celle d’un besoin de sens, d’échange, d’un véritable désir d’être acteur de sa consommation, d’œuvrer à projet de société. Aujourd’hui, les consommateurs, avant tout citoyens, n’attendent plus que l’initiative et les réponses viennent uniquement du « dessus » (Etat, institutions, organisations, dirigeants) de façon verticale et descendante, ils tendent à trouver par eux-mêmes des alternatives, des solutions, des modèles de façon plus « horizontale ».

Cela s’exprime de deux façons : dans l’acte de consommer et dans celui d’entrer en relation. C’est ce que l’on observe notamment dans l’économie collaborative, d’échanges, de partage et d’entraide humains directs de proximité pour des biens et services commerciaux ou non, les circuits courts (AMAP, couchsurfing, covoiturage…). Des démarches alternatives que l’on transpose en musique par celles du Do It Yourself (« DIY », littéralement « fais le toi-même »), du Direct to Fan (vente des places, des disques ou communication faite en prise directe avec le public, consommateur final) où Internet a bouleversé bons nombres de business models.

Le crowdfunding vient s’insérer dans ce mouvement global positif et prendre pour fondements cette volonté de supprimer les intermédiaires, de se rapprocher du créateur/porteur de projet, d’avoir le plaisir de participer à la mise en œuvre d’un événement collectif (comme un concert, par exemple) issu d’un processus d’échange, de donner un sens et un visage à son épargne.

L’objectif : remettre l’interaction humaine au centre du processus de création, de la  production de biens, comme une façon de contrecarrer la tendance à dématérialisation, la déconnexion avec l’Autre malgré le nombre croissant de moyens de communication. En s’appuyant sur une communication plus directe, le crowdfunding tire les avantages de l’usage des nouveaux médias pour donner à l’internaute le sentiment d’agir contre l’émiettement du tissu social, territorial, entrepreneurial et contribuer à sa diversité via des échanges symboliques mais aussi tangibles (réalisation du projet, contrepartie matérielle – le cas échéant). De belles perspectives. Belles, mais pas suffisantes pour que le système du crowdfunding se développe autant et suscite un intérêt suffisant du côté de l’internaute pour le pousser à apporter un peu de lui-même ou de son portefeuille (aussi électronique, dématérialisé et « facile d’accès » soit-il). Du moins pas consciemment.

Alors, pourquoi, d’après l’Association Financement Participatif France, les montants levés sur les plateformes de crowdfunding doublent-ils tous les 18 mois ? Uniquement à cause d’une aspiration profonde et universelle partagée par tous les internautes de vouloir se réapproprier la compréhension, l’avenir du monde, et avec lui celles de l’économie, de l’entrepreneuriat, des coulisses du monde culturel ?

Au-delà de ces belles et louables idées, et bien que l’on soit sur la sphère de l’Internet, l’internaute reste guidé par ses valeurs, certes, mais aussi beaucoup par l’affect. Et l’on remarque ici deux dynamiques sur lesquelles s’appuient les plateformes de financement participatif pour flécher l’attention des futurs contributeurs : la proximité affective (centre d’intérêt, catégorie des projets, valeurs) et la proximité géographique. Le contributeur va avoir envie de s’investir et d’investir si le projet lui « parle » et/ou si l’entrepreneur ou l’artiste est situé non loin de chez lui. Et ce, surtout si le projet s’inscrit dans une dimension sociale, environnementale, artistique et présente une démarche créative et innovante.

Qui plus est, grâce à la démocratisation de l’information, des techniques et des savoirs que semble permettre Internet, on note une volonté de décloisonner les secteurs et de changer les postures. En musique, c’est parce que le fan souhaite à tout prix se rapprocher de l’artiste qu’il va pouvoir donner et devenir un « ambassadeur » du projet en communiquant et affichant son soutien sur les réseaux sociaux.

Le fan (très présent en musique classique) semble donc avoir la possibilité de dépasser son statut et presque d’acquérir la vie de l’artiste ou une part d’une production : non seulement il prend pleinement part à la mise en œuvre d’un bien culturel mais en plus, il peut devenir une sorte d’attaché de presse en puissance, de coproducteur (dans le cas où, comme le permet MyMajorCompany, il y a un intéressement au résultat des ventes), d’être prescripteur (recommandation : « X écoute ceci », « Y vous conseille cela »), de faire émerger de nouveaux talents… Internet et le crowdfunding semblent donc brouiller les frontières entre les postes et interchanger les rôles. Une véritable petite révolution du côté des professionnels du spectacle !

Vous l’aurez donc compris : enraciné dans un mouvement sociétal profond, le financement participatif est un sujet financier, économique et politique majeur.

Quelques chiffres pour conclure : en France, l’association Financement Participatif France fait état de 40 millions d’euros investis dans 60 000 projets en 2012 (vs 1 millions de projets dans le monde selon le rapport Crowdfunding industry report de Massolution de 2013).

Trois mots d’une croissance à deux chiffres version 2.0 du crowdfunding : collaboratif, créativité, collectif. La crise ? Connaît pas.

Crédit photo : © Clara Falala

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À propos de l’auteur

“Terminant un Master professionnel de Gestion et d’Administration de la musique à Paris IV – Sorbonne, je réalise un mémoire sur l’intérêt du financement participatif pour la musique classique. Ce mémoire s’inscrit dans une démarche plus globale : je suis convaincue qu’un rapprochement entre culture et économie en vue de créer une dynamique d’échange, poursuivre des intérêts communs, créer des façons alternatives, innovantes de produire et financer des événements profondément inscrits dans les besoins d’un territoire, pour des citoyens, constitue un avenir durable et pertinent pour la culture, pilier d’une société.”

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