[Interview] Patrick Pinchart, fondateur de Sandawe “développer le crowdfunding pur et dur”

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Photo Patrick Pinchart Sandawe

 

Alors que le secteur de la bande dessinée numérique est en pleine évolution (Amazon rachète comiXology), nous avons voulu en savoir plus sur le crowdfunding appliqué à la BD et avons posé quelques questions à un spécialiste en la matière : Patrick Pinchart, fondateur et directeur éditorial chez Sandawe, plateforme de crowdfunding spécialisée dans l’édition de bandes dessinées. 

 

 

 

Si vous deviez vous présenter, à quel héros de bande dessinée vous identifieriez-vous ? Pourquoi ?

Certainement à Gaston Lagaffe. D’ailleurs, c’est comme ça qu’on me surnomme depuis que je suis enfant. Il est bourré de créativité, il touche à tout, il déborde de projets, il n’a pas les pieds sur terre; une fois qu’il a une idée en tête, il va jusqu’au bout pour la faire aboutir, aussi folle soit-elle; il est un tantinet distrait et terriblement gaffeur, il déteste les gens sérieux, la hiérarchie, les uniformes, les parcmètres, les militaires, il aime la nature, il fut un des premiers écolos, il ne comprend rien aux contrats ni à l’administration, il s’entoure d’animaux et d’amis aussi déjantés que lui, il adore ce qui sort de l’ordinaire, de la norme, et donc les artistes, il a le sens de l’humour, il est (très mauvais) musicien, il est totalement anticonformiste. Bref, c’est un génie. Tout comme moi. La modestie en plus. 🙂

 

Quelle influence a le crowdfunding sur le marché de la bande dessinée en Belgique ?

En termes de chiffres, c’est très marginal. Par contre, il devient une réelle alternative à l’édition traditionnelle qui, débordée par la surproduction et la chute des ventes moyennes, est devenue extrêmement sélective et paie de moins en moins bien les auteurs, qui ne sont plus capables de vivre de leur art. Grâce aux édinautes, nous sommes encore capables de payer une avance sur droits aux auteurs, ce qui leur permet de vivre pendant qu’ils réalisent leurs bandes dessinées car la rentabilité des projets, si elle est recherchée, n’est pas la priorité extrême. Les édinautes participent, durant des mois, à un site de délassement où ils peuvent dialoguer avec des auteurs, suivre les coulisses de la création, participer à des animations… Cela a une valeur aussi. Ils reçoivent des albums hors-commerce, des objets collectors, des choses exclusives. Cela a une valeur aussi. La rentabilité à court terme n’est donc plus essentielle. Nous sommes, à chacun de nos albums, convaincus qu’il va cartonner, mais nous en sommes encore au début et nous n’avons actuellement qu’un seul best-seller — modeste par rapport à ceux des grands groupes. Mais cela va venir au fur et à mesure que nous étofferons notre catalogue.

 

Quelles sont les perspectives d’évolution pour Sandawe dans les années à venir ? Pensez-vous ouvrir votre offre à d’autres branches du crowdfunding ?  (ex prêt)

En  premier lieu, ouvrir une boutique. Il faut savoir qu’il sort chaque année plus de 5000 nouveautés. Cela veut dire que le libraire a à peine ouvert les caisses et placé les exemplaires reçus que d’autres caisses arrivent déjà dont il faudra caser les albums dans l’espace forcément imité de sa librairie. Il doit donc éliminer des livres pour placer les nouveaux. La durée de vie d’un livre en librairie est désormais de quelques jours à quelques semaines maximum, à part les best-sellers. Parfois, des caisses ne sont même pas ouvertes (cela ne nous est jamais arrivé), ou des libraires font l’impasse sur certains titres (cela ne nous est pas arrivé non plus). Une boutique permettra donc d’offrir les livres en permanence, à commencer par nos éditions hors-commerce. Plus de nombreux objets dérivés que nous réalisons pour le financement des albums.

Ensuite, développer le crowdfunding pur et dur, “à la Kickstarter”, mais pour des projets liés à la bande dessinée. Actuellement, le site de crowdfunding étant adossé à une maison d’édition, nous gérons tout de A à Z dans l’édition du livre et nous avons une production industrielle, de plusieurs milliers d’exemplaires imprimés. Des projets ne justifient pas des tirages de ce genre et n’ont aucune chance de survie parmi les 5000 nouveautés. Par contre, leurs auteurs peuvent très bien, dans les salons, festivals, librairies locales, via les réseaux sociaux, écouler quelques centaines d’exemplaires imprimés en numérique. Ils pourront donc financer ce tirage chez nous. Comme pourront être financés des sérigraphies, essais sur la BD, figurines, art books, etc. Nous avons déjà, dans la période de test, financé une émission de TV consacrée à la BD et nous financerons bientôt une fresque murale BD dans la capitale belge. Mais il faut que ce soit lié à la BD, obligatoirement.

Enfin, nous devons impérativement adapter le site aux supports mobiles, tablettes et smartphones, car cela devient indispensable.

 

Comment voyez-vous l’avenir du crowdfunding ?

Je pense qu’il va se développer dans tous les domaines et se spécialiser. Contrairement aux sites généralistes comme Kickstarter, Ulule, KissKissBankBank, d’excellentes plates-formes généralistes, nous sommes la seule plate-forme 100% BD. Des alternatives de ce genre vont se développer dans d’autres domaines. C’est plus cohérent car, plutôt qu’être perdu au milieu d’amateurs de cinéma, de disques, de design… les projets sont financés dans une communauté spécialisée. Et la nôtre est réellement constituée de passionnés, je vous conseille de lire notre enquête sur le crowdfunding et la bande dessinée : http://www.sandawe.com/fr/actu/2014/01/20/le-financement-participatif-de-la-bande-dessine-rsultats-de-l-enqute

 

Quelle question ne vous a-t-on jamais posée ?

Question : « Est-ce que votre concept onirique à tendance kafkaïenne (première époque) coexiste avec la vision sublogique malthusienne (période rose) que vous vous faites de votre puissance intrinsèque et typiquement anti-cominatoire que le commun des mortels (période sado-maso) résume par le trivial « Quand est-ce qu’on mange? » ? »

Réponse : « Vous devriez limiter le cannabis, on ne comprend plus vos questions . »

 

Un mot en Sandawe pour conclure ?

Clic-clic-clic-clicclicclic-clic.

(Le langage Sandawe fonctionne par clics de la langue, comme celle pratiquée par la géniale tribu des “Dieux sont tombés sur la tête”. C’est d’ailleurs en pensant à eux que nous avons choisi ce nom. Ils ont des valeurs très proches de celles qu’on voulait pour notre communauté. Il n’y a pas de leader, tout se décide en commun. Il n’y a pas de propriété privée, tout appartient à tout le monde. Ils ont un profond respect pour la nature, les femmes, les enfants. Ils sont habitués à se débrouiller pour survivre dans un milieu terriblement sauvage— comme celui de la bande dessinée depuis quelques années.)

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À propos de l’auteur

“Diplômée d’un bachelor Audencia à Nantes, j’ai eu l’occasion de travailler dans l’export et le marketing avant de me découvrir un réel intérêt pour le monde créatif et l’entrepreneuriat. C’est après avoir financé un projet via une plateforme de crowdfunding que j’ai décidé d’étudier de plus près ce nouveau phénomène qui va révolutionner l’économie !”

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